Ecriture chorégraphique et informatique
Ó Frederic Voisin, 2001
(published in Mouvement #6, Paris, may 2001)
Depuis longtemps mon implication dans la création, musicale dabord, puis chorégraphique, est tout à la fois interne et externe. Dabord confronté aux musiques traditionnelles lors de mes recherches ethnomusicologiques au CNRS, il sagissait dessayer de formaliser un certain nombre de représentations mentales très différentes de celles de ma propre culture, occidentale. Le point de vue extérieur est souvent un atout puisquil permet de prendre conscience dun certain nombre de phénomènes qui, pour les tenants dune tradition, sont souvent tellement intégrés quils en sont implicites.
Déjà javais trouvé dans linformatique, et en particulier dans linformatique musicale (pour loccasion, embarqué sur le terrain), un moyen extrêmement puissant de communication transcendant les obstacles de la langue. Elle permet datteindre directement, par expérimentation, des modèles et des processus mentaux difficilement verbalisables de par leur nature : ainsi le niveau interne peut être en quelque sorte " touché " et transmis, sans verbalisation, grâce à linformatique.
Dune certaine façon, mon expérience de la création musicale contemporaine, dans les studios de lIRCAM, est comparable au travail que jeffectuais sur des terrains plus " exotiques " : il sagit dexpérimenter, dexplorer et dactualiser au moyen de linformatique des concepts qui ne pourraient lêtre sans. Le travail en studio consiste moins à réaliser de nouveaux sons ce qui constitue le plus souvent le stade ultime de la réalisation de luvre que dexplorer et de définir de nouveaux " gestes " répondant à des concepts précis, mais parfois implicites. Ce sont ces concepts quil convient dès lors dexprimer au travers de linformatique, quil sagisse de procédés en " temps réel " ou en temps non compté : " calcul " dun son, dune séquence, dune partition, dune interaction.
Cest ensuite grâce à Kasper Tplitz, lors de son passage à lIRCAM, que je devais rencontrer Myriam Gourfink et me préoccuper de problèmes chorégraphiques : il semblait que certains environnements informatiques développés à lIRCAM pour la composition musicale (notamment, à lépoque, le programme Patchwork) pouvaient répondre à certains besoins décriture de Myriam. Nous devions ainsi, ensemble puis avec Laurence Marthouret, aller plus en avant dans le développement dun programme informatique adapté à la composition chorégraphique : LOL.
L'ordinateur est donc l'un des moyens les plus efficaces de représentation des connaissances (l'idée d'une intelligence artificielle est née en même temps que celle de l'ordinateur) : il permet de formaliser et de représenter des connaissances, puis de les manipuler. Aussi, comme un jeu de miroir, la formalisation peut également faire lobjet dexpérimentation : les concepts peuvent être redéfinis, ainsi que leur articulation, et ce travail réflexif fait partie intégrante de lactivité de création. Celle-ci suppose donc une certaine plasticité de son environnement informatique, c'est-à-dire un programme ouvert que chacun peut modeler lui-même. Il sagit donc ici moins décrire un ensemble de prescriptions définissant une " conduite " au travers dune notation, que de décrire des entités et des processus dordre cognitif. Le corps est ainsi, avant dêtre linstrument dune interprétation, une représentation mentale.
Cest dans cette perspective que nous choisi de commencer notre réflexion depuis la notation Laban. Ce choix vient essentiellement de la consistance (dans le sens purement logique) de cette notation : il sagit dune notation qui répond à une systématique précise et rigoureuse mais nullement contraignante. Bien au contraire, son aspect systématique permet déjà, au stade de lécriture, dimaginer nombre dalternatives (décriture ou de mouvements) et ainsi nécessite une sorte dexplicitation de la part du notateur.
Nous avons donc extrait de la notation Laban un certain nombre de concepts et de dimensions propres au corps tels que appuis, élévation, direction, flexion, rotation, distance, enroulement, contacts, adresses et orientations. À ces dimensions peuvent venir sen ajouter dautres, définies par le chorégraphe. Ensuite, le corps est décomposé en parties, définies également par le chorégraphe, auxquelles tout ou partie des dimensions préalablement définies viennent sappliquer : une " situation ", ou " moment ", est ainsi actualisé et peut-être intégré dans une séquence, ou plus généralement dans un ensemble ordonné ou non dautres moments. On le voit, LOL nest autre quun programme permettant entre autres de définir et de manipuler dune part des objets plus ou moins abstraits et, dautre part, des ensembles qui, outre leur sens mathématique, définissent des catégories grâce aux relations effectuées par le chorégraphe.
Le noyau de LOL est donc essentiellement logique : chaque ensemble représente un espace symbolique auquel on peut appliquer un calcul logique : relations, calcul combinatoire, tests de propriétés, changements de variables descriptives etc. À terme, chaque opération, chaque processus cognitif peut être décrit par le chorégraphe au travers dun certain nombre dopérations logiques fondamentales et appliqué à chaque objet ou ensemble dobjet. Une fonction simple mais essentielle consiste à nommer : chaque objet ou relation ainsi nommé est représenté dans LOL par un symbole choisi arbitrairement par le chorégraphe. Comme dans le langage, le sens apparaît à travers les relations de pertinence établies entre ces symboles plutôt que dans le symbole lui-même.
Ceci ma donc conduit à privilégier le langage comme médium de communication avec le programme : il sagit pour le programme de comprendre une langue naturelle, par exemple langlais, avec des structures relativement complexes et un vocabulaire de base pouvant être étendu par lutilisateur lorsquil crée de nouveaux symboles : une partie du corps, un moment, une séquence seront autant de noms; les processus, relations, calculs autant de verbes ou adjectifs (techniquement, cela sapparente à un calcul logique de prédicats). Un nouvel objet ou relation peut ainsi être créé en le décrivant et en le nommant. Lenvironnement informatique senrichit dès lors progressivement de nouvelles connaissances qui seront conservées et rappelées au cours du travail de création.
Laspect graphique est donc pour linstant purement représentationnel : si chaque objet est doté dun nom et peut être décrit par des symboles ou des valeurs numériques représentant ses propriétés, il peut être utile de représenter un ensemble déterminé de ces objets afin de définir graphiquement une nouvelle entité, ou encore de visualiser certaines dimensions dune ou plusieurs entités :
- dans le temps, cela revient à visualiser un mouvement, ou du moins un flux ;
- dans un espace donné, on décrit lobjet ou on compare les propriétés de plusieurs objets dont on peut apprécier les distances respectives (par exemple à quel point, ou de quel point de vue, la situation A diffère de la situation B ?)
Cependant, cest bien laspect symbolique de lenvironnement, où les entités sont plus ou moins précisément décrites, qui établit un lien immédiat avec des notations symboliques comme la notation Laban. Dans la mesure où chaque processus est construit à partir dun ensemble de calculs simples définis depuis une analyse de la notation Laban, alors pour tout ce qui relève du corps, il existe pour chaque entité définie dans LOL un symbole ou un ensemble de symboles dans la notation Laban (*).
Mais, à ce stade, il ne sagit plus que de convention décriture, lessentiel étant fait : écrire le corps par la pensée.
Cette expérience, alliant informatique et composition chorégraphique, se prolongera à partir de cet été à lIRCAM avec la création dune nouvelle équipe de recherche dont le but sera dapporter aux chorégraphes des environnements informatiques à partir de lexpérience déjà longue que nous en avons en musique.
Je tiens à remercier chaleureusement Myriam et Kasper davoir initié ce projet et bien dautres choses encore.
(*) Il est prévu détablir un lien entre LOL et Labanwriter : je remercie David Ralley davoir mis à ma disposition tous les éléments nécessaires à cette fin.